L’habitation Clément, l’art à fleur de canne

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Fleuron d’un héritage unique, l’habitation Clément est le pétillant témoignage d’un patrimoine encore vif, celui des habitations et des distilleries de la Martinique. Et pourtant ce n’est déjà plus le rhum qui y règne en maître incontestable : l’Art, sous toutes ses formes, y investit les jardins, glisse par dedans les chais, les murs et les espaces.

L’habitation Clément, là où la création rencontre l’histoire.

Une industrie du patrimoine

Son histoire, dans le fond, c’est celle de tout un pan de la Martinique. Longtemps florissantes, parfois tremblantes, profondément liées au destin de l’île, les habitations dessinent les campagnes et organisent les bourgs.

Celle qui devait devenir la célèbre habitation Clément se développe d’abord sous le nom de domaine de l’Acajou, sur les contreforts du François. Homère Clément, le fameux instigateur, maître des champs et maire triomphe de la commune, rachète l’habitation en 1887. Il y mène son domaine en modeste capitaine, le porte en 30 ans de la canne au rhum, structure la production et lègue une usine modèle à son héritier, Charles Clément. La lignée est conservée, et c’en est une troisième génération qui assure la continuité de l’activité, jusqu’à se perdre dans les aléas d’un contexte économique peu engageant.

Pourtant, dans ce foisonnement d’années tout sur l’habitation devient trace d’histoire. Elle est un haut témoin des aventures industrielles et agricoles de l’île, ce que consignent encore ses vigies de métal, motrices fourbues, rouages immenses et imposants camions américains en héritiers du plan Marshall. La maison de maître, concentré de patrimoine, exhibe sa taille de guêpe et une truculente architecture composite. Les chais magistraux se lancent à la recherche de l’absolu, et subliment l’esprit du distillat. Plus tard, lorsque la production s’exporte et que l’usine est abandonnée, ses colonnes, fours et cuves deviennent un centre d’interprétation du rhum.

Un jardin voyage

Car après un siècle de loyaux services, c’est bien l’épilogue usinier du site qui se joue, là où son destin artistique s’affirme. Rachetée en 1986 par le groupe Bernard Hayot, l’habitation s’enrichit de sa propre Fondation en 2005. L’institution entend contribuer au rayonnement des artistes et créateurs martiniquais et devient rapidement un fleuron de l’art et du mécénat sur l’île, fabuleusement portée par un cadre patrimonial hors du commun. L’aventure artistique, elle, peut s’entamer dans le jardin des sculptures, à l’ombre des surprises botaniques du domaine. Dans ce joyeux mélange, les bielles géantes ont des allures d’essences exotiques, les bassins de décantation de mystérieuses pièces d’eau, et les sculptures monumentales dressent un parcours épique en bordure de plantation. En osmose, la collection végétale qui se déploie transforme l’espace en un parc unique et poétique, où le patrimoine-nature rejoint l’art.

L’art en tension

Dans les murs, c’est la Case à Léo qui marquera les esprits, en accueillant les premières saisons ambitieuses de l’art au coeur du patrimoine. L’ancien hangar à calèches devient le centre de toutes les attentions. Depuis les premiers souffles de sa vocation artistique, l’habitation y accueille l’effervescence plastique et picturale de la Martinique, prolifique : plus d’une centaine d’artistes y ont déjà offert leurs oeuvres. La Fondation ne cesse jamais ses mues, éclate les lignes et donne une impulsion puissante au mécénat : son étendard flambant, la galerie de la Fondation s’ouvre en 2016. Consécration : l’accueil d’une exposition hors-les-murs du musée Pompidou. Ses activités, prolifiques, font de l’habitation Clément un centre majeur sur l’île. Son fonds documentaire, formidable voyage dans la Martinique d’antan, nourrit l’imaginaire. Ses espaces dédiés, les installations éphémères qu’elle abrite, sa maison d’édition l’installent définitivement dans l’hybride : celui d’un objet culturel conscient, où l’art magnifie bien l’histoire.

TEXTE C. DAUNAR

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