CHRONIQUE D’UNE FIN D’ANNÉE

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Il y a bien longtemps, au début du siècle dernier, les fêtes de Noël se préparaient dès novembre enterré. Les oranges à peine déshabillées laissaient tomber leur manteau d’écorces séchées au feu de bois dans un bain de rhum ambré. Le vermillon du sirop de groseille mis en flacon flirtait avec la liqueur de basilic ou d’anis… Dans les villes comme dans les campagnes, tous étaient fin prêts pour franchir un pont tracé sur le calendrier. Et dans toute cette effervescence, Mireille et Roland, enfants à l’époque, ont chacun grappillé un souvenir ici , une sensation là, pour aujourd’hui vibrer joyeusement à l’évocation heureuse de tous ces préparatifs.

On savait que la Noël approchait aux premiers souffles d’un vent plus frais qu’à l’ordinaire. Le ciel était d’un bleu limpide, l’air doux et léger. Et ce samedi-là, alors qu’elle marchait dans les rues de Foyal aux côtés de sa mère, Mireille qui n’avait pas encore dix ans, remarquait bien ce petit quelque chose de différent. Les trottoirs s’encombraient de caisses, des monceaux de pailles jonchaient les arrières boutiques, les grands magasins de la ville se peuplaient de jouets multiples, de vêtements ou de jolis souliers, de couleurs vives et de paquets enrubannés, prémices de joyeusetés….

LES AVENTS 
A quelques kilomètres de là Roland, garçonnet espiègle, l’ainé de huit enfants, se réjouissait déjà de cette période heureuse. À cette époque, se rappelle-t- il,  Noël se préparait dès la deuxième semaine suivant la Toussaint et les  notes de cantiques dévalaient les mornes spiritains dès le premier jour de l’avent.

L’on chantait Noël entre deux gorgées de punch coco et trois bouchées de jambon caramélisé en taquinant le chacha, sillac, tambour, ti bwa ou harmonica et en attendant le Réveillon. Joseph, notre cher fidèle louait jusqu’au bout de la nuit, la naissance de ce Jésus très  attendu, tout en festoyant grassement jusqu’au pipiri chantant.
« Mammaille-la prend cantique-là, pou nou ça chanté Noël, melons nos voix et nos cœurs, et chantons à l’unisson » Loulou Boislaville

Aujourd’hui Roland, toujours aussi fringant, du haut de ces huit décennies, se souvient non sans un brin de nostalgie du Noël d’antan.

« Nous n’étions pas riches, mais nous nous amusions bien. La pleine lune suivant la Toussaint, les familles avaient pour coutumes de se réunir les fins de semaine pour entonner leurs premiers cantiques. Si l’esprit de fête régnait, ces cantiques étaient également une manière de se préparer spirituellement à cet instant important dans la vie des chrétiens. Dans les campagnes où tous ne savaient pas lire, un petit groupe lançait la mécanique et les chœurs reprenaient chaque mot à l’unisson. L’ambiance y était heureuse et même si un ti punch en poussait un autre parfois, l’atmosphère y était bon enfant et augurait de joyeuses fêtes de fin d’année. »

Mireille quant à elle chante aussi Noël, bien à l’abri du giron maternel. Une jeune fille bien « comme il faut » ne court pas dans la rue, pas même pour louer la nativité. Il n’était pas rare d’égrener quelques chapelets de je vous salue Marie ou de notre Père avant d’entonner les premières notes d’un chanté noël bien mérité.

« Nous ne descendions pas en ville, mais c’était pour autant la grande fiesta. Précise Mireille caressant du regard une photo ancienne de sa mère installée sur le buffet de la salle à manger. Maman savait recevoir. Elle avait toujours peur du «  qu’il  manque, que ce ne soit pas assez… » Papa lui, épicurien né, à mille lieux des ces soucis domestiques,  ouvrait largement sa porte. Il aimait inviter et c’était tout un défilé d’amis, de cousins ou de simples voisins qui passaient par chez nous préparer chaque fin d’année. L ‘ambiance y était chaleureuse, l’on y parlait du tout, du rien sans mauvaises paroles et s’en retournait sans craindre les bandits de grands chemins. »

MINUIT CHRÉTIEN
Une semaine en chassant une autre, le 24 décembre s’annonçait dans les foyers et les préparatifs se faisaient plus pressants.

Dans la cour, ignorant du sort qui l’attendait, un cochon planche augurait déjà ces chapelets de boudins, ragoûts épicés et salade de groins.

Pour Roland c’est certain : « un Noël sans cochon n’était pas un Noël ! Dans l’en- ville comme à la campagne, le cochon était invité à la fête. Le 24 décembre, l’un des voisins boucher improvisé, arrivait aux premières lueurs donner le coup de grâce à la bête. L’affaire faite, chacun repartait gratifié d’un beau morceau de jarret ou de jambon. Le sang récupéré et versé dans une seille était agité à l’aide d’un Bois Lélé fraichement coupé avant d’être mêlé au pain, piments, épices et condiments. Les boyaux nettoyé et frotté à l’orange amère ainsi farcis, ficelés et cuit au bain-marie offriraient au palais de la petite assemblée leurs succulences pimentées. Et comme tout est bon dans le cochon, les ragoûts ou salades de groin s’ajoutaient au festin ».

À ces mots le regard de Roland se perd dans un bonheur passé, si rassurant pourtant… Sur la table de la cuisine sa mère apparaît, un verre à la main servant à découper en de petits  ronds réguliers la pâtes servant à la confection de ses délicieux petits salés.

Mais le cochon n’était pas le seul à réjouir les palais. À quelques kilomètres de là c’est toutes une envolée de rire qui s’échappait de maisonnée. Le boudin  et la viande commandés au boucher du quartier, les ignames Sasa et les pois d’angoles mijotaient dans un grand faitout. Le sirop de groseille, la liqueur de coco étaient abrités dans un joli carafon, les gâteaux , pudding , confitures préparées à l’excès embaumaient l’intérieur. Restait encore à décorer la salle à manger.

MON BEAU SAPIN 
« À mon époque, les sapins de métropole n’existaient pas, se souviens encore Roland,  c’était au bon vieux filao de décorer la maison. Je me souviens de l’entrée de cette habitation ou nous allions choisir de grandes et belles branches.  Parées  des pétales d’un joli fleuri-noël, d’une tige de poinsettia couronné « reine des plantes de Noël » ou de ruban pour les plus huppées il était du meilleur effet. »

« Les crèches, ajoute t-il encore étaient pour la plupart admirées lors de la messe de minuit, heure à laquelle l’enfant Jésus rejoignait l’heureuse communauté. ».  Erigées dès le premier dimanche de l’avent, ou parfois à la Saint Nicolas , on les démontait le 2 février à la présentation de Jésus au temple… »

Chez Mireille tout était prêt pour embrasser les premiers invités. Sur la grande table de la salle à manger, les saladiers regorgeaient de merveilles culinaires, de douceurs chocolatées et confiseries ruisselaient de partout, le rhum coulait à flots… Tout était près pour accueillir l’enfant divin. La joie envahissait les foyers et glissait de la ville jusque dans les mornes les plus reculés.

« À cette époque, la messe de minuit n’était pas sonnée à 20 heures comme aujourd’hui. Insiste Mireille, les hommes chantaient, se régalaient et buvaient tandis que les femmes se préparaient à rejoindre l’église pour y  chanter  l’un des derniers minuits chrétiens de l’année. Et la fête reprenait dès leur retour pour s’étirer jusqu’au petit matin. »

Si la tradition voulait que la remise des cadeaux se fasse pour les Etrennes, il n’était pas rare dans sa famille de les recevoir ce jour-là. Les plus jeunes résistant à l’appel de Morphée  attendaient d’ouvrir tous ces trésors enrubannés. Ici, une poupée de porcelaine, là une chaise en paille pour enfant, des crayons, un plumier, un ménage ou une auto en fer, une robe de chambre ou de jolis souliers, Mireille avoue avoir été gâtée.

Repue par tant de félicité Mireille, s’endormait ravie, car elle savait que la fête ne faisait que commencer. Roland tout joyeux n’enviait rien à la petite Mimi. Certes la botte du père Noël n’était pas aussi garnie, mais le partage, une orange et  une bonne humeur débordante suffisaient à sa joie, d’autant que le lendemain était chargé de belles promesses : « Ce jour-là était comme une trêve durant laquelle les petites querelles entre voisins s’effaçaient au profit de la convivialité, c’était vraiment une très belle nuit.’

LES APRÈS
Les jours d’après n’avaient rien à envier à cette nuit bénie. On faisait bombance sur la nappe en vichy en dégustant les merveilles gustatives qui suivent la Noël.

« Le 25  décembre était sous le signe de la famille.  sourit Mireille. Dès le matin, au retour de la messe, le cochon revenait sur la table sous la forme d’un gros jambon caramélisé, ou d’un délicieux rôti. Le cabri en pot ou en fricassée, le  poisson froid mayonnaise ou en soupe était largement servis. Alors que le poulet rôti, les petits pains au lait et  les sucreries toujours plus nombreuses étaient réservés pour l’après-midi. En soirée il y avait pour les grands champagne et liqueurs, tandis que le pudding et parfois même le chocolat première communion signaient l’épilogue de ce Noël  bien consumé. Certains de nos cadeaux étaient emballés de nouveau pour nous être officiellement remis lors des Étrennes, en hommage sans doute à cette nouvelle année »

Si Roland se souvient si bien de cette pièce en argent qui lui fut remis de manière solennelle ce premier jour de l’an, c’est qu’il était pour lui l’un des plus importants.   « Il était cinq heures du matin et le ciel était encore tout poudré, lorsque jaillissait d’un peu partout la lumière des flambeaux. De ma fenêtre je pouvais regarder cette petite rivière luminescente dévaler joyeusement le chemin du Bon Dieu pour recevoir en ce jour premier, bénédiction et protection. »

« C’est vrai, reprend la pétillante Mireille dont la mémoire n’a pas pris une ride, que ce jour-là était à marquer d’une pierre blanche sur les calendriers. On le distinguait par cet éclat particulier qui faisait briller les yeux des petits jusqu’aux ainés. Le matin nous étions une fois encore très affairés. Maman sortait du buffet  sa plus jolie vaisselle, l’argenterie resplendissait, et c’était pour elle une belle occasion de faire l’inventaire et le ménage dans les affaires, et tout nettoyer  du sol au plafond. »

JOUR BLANC
Car pour ce jour, chacun se parait pour la messe de l’aurore, plumetis rouge et vert pour les sous, chemises blanches immaculées et neuves de préférence pour abriter la bonne fortune.

Après l’office, chaque famille sautait dans la pointe du jour pour fêter aux parents et alliés santé, bonheur et prospérité. « Des grains étaient éparpillés sur le plancher que l’on ne balayerait qu’après le jour passé, les réjouissances pouvaient commencer. Et déjà trônant sur le buffet de la salle à manger, les branches du fleuri-noël  offert en gage de chance. » Ajoute au loin Roland qui  conserve depuis  une  branche dans sa voiture. La grande table de la salle à manger s’habillait donc de sa plus belle vaisselle, nappe brodée et argenterie dans les foyers huppés sur laquelle s’y bousculaient les victuailles, les liqueurs et les attentions tout empaquetées d’amour et d’amitié .  Sur le buffet, en grappes serrées, les mandarines se reposaient dans une jolie coupe ciselée. Les pépins de l’orange  précieusement gardés devaient assurer quant à eux un porte-monnaie bien gonflé de ces superstitions, qui depuis longtemps évaluées par les anciens, faisait toujours recettes.

La bouteille de Noilly Pratt (vermouth), l’anisette, le rhum, le whisky, le punch coco maison, l’incontournable mabi retrouvaient eux aussi une raison de vie.

Le champagne faisait campagne avec son bataillon de sucreries. Pralines, bouchées chocolatées et dragées ravissaient le palais tandis que dans un élan d’impatience, les plus jeunes trépignaient en attendant de recevoir des mains des parents les étrennes attendues depuis le matin. Les œufs à couver (qui devenaient une poule offrant à son tour des oeufs qui…) étaient souvent spoliés par un billet de banque plié et bien rangé dans leurs enveloppes cachetées. On se souhaitait que le meilleur d’hier soit le pire de demain, le vin doux coulait à flot et les accolades se donnaient à la régalade jusqu’à la nuit finalement tombée sur cette nouvelle année.

Ainsi avaient été sonnées les cloches de la messe de minuit, celles de l’aurore et bientôt celles de l’Épiphanie. De ces pages du passé, il ne subsistait que de jolis clichés.  Ceux qui n’avaient ni rois, ni mages, ni or, se dotaient de la plus grande richesse que rien ne peut acheter : L’amour, la bienveillance et le partage.
Mireille fit carrière dans la banque, Roland continua son chemin dans les télécommunications. Chacun grandit dans l’amour de leurs parents et fondant à leur tour une famille.

Tous deux ont déjà pu, l’oeil humide, regarder leurs enfants aux heures des avents, les traditions muer et parfois même s’effacer au profit d’une nouvelle société. Pourtant aujourd’hui, ces désormais grands-parents, aimants, aimés, sont la  mémoire vivante de ce merveilleux noël d’antan.

Bonnes fêtes à tous
Texte : Corinne Daunar

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