UN DOMAINE BIEN SECRET

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S’il semble s’être épanoui comme la multitude des habitations agricoles de la Martinique, le domaine de Tivoli, discret et teinté du vert, offre un visage lourd d’histoire sur lequel chaque sillon et ride se font les sceaux du passé et les marqueurs, à déchiffrer, des vicissitudes de la propriété.

Vraisemblablement connu, à ses origines, comme l’habitation Savary, le domaine de Tivoli apparait sur les relevés des cartographes aux alentours de 1729, en tant qu’habitation sucrerie. Moreau du Temple la dessine d’ailleurs relativement précisément dès 1770.  On y rattache un moulin tantôt à eau, tantôt à bête. Ce n’est qu’à partir d’un inventaire de début XIXe que la présence d’une machinerie à l’eau est attestée. Plus tard, le domaine se métamorphose naturellement en distillerie, à mesure que le fracas des crises sucrières et les aléas du temps s’imposent à lui. L’eau se fait omniprésente sur le domaine, à mesure de son évolution. De son temps industriel, elle conserve des canaux d’arrivée, d’évacuation et des bassins de contention de ce fluide puissant.

Au commencement était le sucre

Remodelée, achetée, héritée, cédée tout au long du XIXe, l’habitation de Tivoli évolue au gré de l’histoire de l’île, et se pique de quelques plantations et carrés de canne pour alimenter la sucrerie.

La fin de cette ère industrielle semble marquée par l’ouragan de 1891, duquel les installations du domaine, abandonnées par leur propriétaire du moment, une certaine madame Hurard, ne se relèvent pas. Les matériaux et ustensiles sont pillés ou revendus, et servent à ériger de petites cases sur des parcelles du domaine.

Parenthèse volcanique, l’habitation et ses dépendances deviennent propriété de l’Etat en décembre 1902, au lendemain de l’éruption féroce de la Pelée, et les réfugiés péléens s’installent dans le parc. Tivoli devient l’un des 4 centres d’accueil pour les sinistrés, affecté notamment au Morne-Rouge, et la caisse de secours finance des concessions visant à leur rendre l’autosuffisance. Le sol du domaine et le tracé des parcelles sont désormais profondément modifiés, sinon méconnaissables, et le quartier s’organise autour d’une église et d’une école longuement réclamées.

Le virage agricole
Ces débuts de XXe siècle marquent durablement l’orientation de Tivoli : l’expérimentation botanique s’impose sous la houlette d’Armand-Justin Thierry, ancien directeur du Jardin botanique de Saint-Pierre, qui y développe un véritable parc d’essai végétal. L’objectif avoué de ses instigateurs, encourager les réfugiés des différents centres d’accueil à redevenir agriculteurs, et introduire des espèces aux vertus surprenantes ou intéressantes pour la colonie. Véritable pépinière, le jardin se maintient jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les expériences d’acclimatations donnant à voir de curieuses et rares espèces. À partir de 1940, à la sortie de la guerre, le domaine se  fait précepteur, et accueille les botanistes en herbe d’une école d’Agriculture. Henry Stehlé, alors affecté à la Guadeloupe, en devient le directeur, et les premières promotions de ces normaliens agronomes concrétisent enfin, sous la houlette du père Pinchon et autres professeurs émérites, un projet de longue haleine initié depuis 1908. Pour faciliter la greffe, un internat est même bâti en 1953. Les évolutions successives de statut de l’établissement le font péricliter jusqu’à son transfert définitif à l’aube des années 1980’, au lycée agricole de Croix Rivail.

Aujourd’hui, c’est le Parc Naturel Régional de la Martinique qui domine les lieux. Il s’est installé dans la foulée du déménagement de l’école, dans des bâtiments bien loin des vestiges des premiers instants. À gager que le domaine saura diffuser son histoire, tout ce qu’il y a de plus botanique, à ces occupants les plus récents.

Texte & Photos : Corinne Daunar

Remerciement et bibliographie : Vincent Huyghues-Belrose, Le domaine de Tivoli, Collection Patrimoine, édité par le Conseil Général de la Martinique (2004).

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