Sur les hauteurs de Saint-Claude, à environ 600 mètres d’altitude, l’Habitation de l’Enclos domine Basse-Terre et ouvre son regard vers la mer des Caraïbes. Cette ancienne demeure coloniale, construite en 1835, repose sur un socle de pierres volcaniques que les propriétaires font remonter au XVIIe siècle.
Son histoire est intimement liée à celle de la présence militaire dans cette partie de la Guadeloupe. Selon les éléments transmis par les propriétaires, elle aurait d’abord servi de magasin à la garnison du Fort Saint-Charles, aujourd’hui Fort Delgrès, avant de devenir résidence du commandant de la place militaire puis propriété de la colonie jusqu’en 1909. Elle aurait ensuite été vendue par adjudications successives aux familles Ancelin, Rameaux et de Lacaze.
Aujourd’hui, la maison appartient à un couple saint-claudien qui veille sur ce patrimoine singulier.
Une architecture pensée avec le climat
On croise encore en Guadeloupe quelques maisons qui ne ressemblent à rien de ce que l’on construit aujourd’hui. Celle-ci appartient à cette catégorie rare.
Elle date d’une époque où l’on bâtissait sans climatisation, sans grandes baies coulissantes et sans étude thermique telle qu’on l’entend aujourd’hui. Pourtant, la disposition des espaces, l’altitude, l’épaisseur des murs et la galerie créent naturellement une atmosphère tempérée.
Pour comprendre cette maison, il faut d’abord regarder où elle se trouve. Saint-Claude s’étage sur les pentes de la Soufrière. L’air y est plus frais que sur la côte, les nuits peuvent être nettement plus douces et la pluviométrie façonne un environnement très particulier.
La maison adopte une forme allongée, bordée par une galerie portée par huit colonnes. Cette galerie protège les murs et les ouvertures du soleil direct et maintient une grande partie de la façade dans l’ombre.

Le second élément essentiel se trouve dans l’épaisseur des murs. Les moellons de pierre volcanique apportent une forte inertie à la construction et contribuent à limiter les variations de température intérieure. Associée à l’altitude et à la protection de la galerie, cette masse minérale participe très directement au confort de la maison.
Un pan de mur laissé sans enduit permet d’en lire la construction : pierre volcanique sombre, mortier épais et fragments de brique utilisés comme calage entre les blocs. Les murs de soutènement du jardin et plusieurs vestiges présents sur le terrain utilisent la même pierre.
À l’arrière, le pignon est presque aveugle, percé seulement d’une ouverture haute à persiennes. À l’intérieur, les plafonds de planches et les poutres apparentes sont peints en blanc, ce qui renvoie la lumière dans des pièces volontairement protégées du soleil.

Vue d’en haut, la toiture poursuit la même logique : quatre pans de tôle rouge largement débordants et trois chiens-assis qui animent les combles.
La galerie, véritable pièce à vivre
Dans une maison créole ancienne, la galerie n’est pas simplement une terrasse. Elle constitue souvent l’une des pièces essentielles de la maison.

Ici, elle court sur toute la longueur du bâtiment, entre les colonnes roses et les volets de bois corail. Une table dressée, des fauteuils en rotin, des suspensions et une collection de cactus et de plantes grasses composent un espace qui appartient autant à la maison qu’au jardin.
On y déjeune, on y lit, on y reçoit.
Cette relation entre intérieur et extérieur constitue probablement l’une des grandes leçons de l’architecture créole : le dehors n’est pas seulement ce que l’on regarde depuis la maison, il fait partie de la manière de l’habiter.
À l’une des extrémités, une terrasse de bois suspendue prolonge encore cette idée. Portée par des poteaux qui rattrapent la pente du terrain, elle se situe presque à hauteur de canopée. Des stores de bambou permettent d’y filtrer la lumière. Plus bas, le jardin descend entre les murets de pierre volcanique avant de s’ouvrir sur la mer des Caraïbes.

Les ruines dont personne ne connaît vraiment l’histoire
Le terrain conserve plusieurs vestiges : pans de murs, assises et seuils de pierre disséminés dans le jardin.

L’une de ces ruines, située près de la maison, mérite particulièrement l’attention. Ses murs sont toujours debout, mais le ciel lui sert désormais de toiture.
Sa maçonnerie est soignée. Une baie en arc subsiste dans le mur du fond ; une ancienne porte possède encore un encadrement constitué de blocs de pierre appareillés. Cette qualité de construction laisse penser qu’il ne s’agissait probablement pas d’une simple dépendance sans importance.
Mais sa fonction reste inconnue.
Cuisine autrefois séparée de la maison ? Dépendance de service ? Construction antérieure à celle de 1835 ? Plusieurs hypothèses sont possibles, mais aucune ne peut aujourd’hui être affirmée avec certitude. Les propriétaires actuels indiquent ne disposer ni d’un plan ni d’une tradition orale permettant de trancher.
Cette absence de certitude fait aussi partie de l’histoire du lieu.
La ruine n’a d’ailleurs pas été reconstruite. Elle a simplement été conservée et réinvestie : l’herbe est entretenue entre les murs, un banc de bois s’appuie contre la maçonnerie et quelques œuvres occupent l’espace. On y entre comme dans une pièce dont le plafond serait devenu le ciel.
Derrière les murs, une maison habitée
À l’intérieur, l’atmosphère change complètement.

Les murs accueillent une accumulation de tableaux, portraits, paysages, dessins et natures mortes, souvent installés dans de grands cadres dorés Napoléon III. Dans la chambre aux murs aubergine, une bibliothèque maçonnée accueille des plats de faïence, des reliures et des livres anciens.
Dans une autre chambre, aux murs bleu ciel, dessins, peintures, sculptures et livres entourent le lit.
Cette accumulation n’a rien d’une décoration pensée comme un décor de magazine. Elle raconte plutôt une maison dans laquelle les objets sont arrivés au fil du temps et ont trouvé leur place sans chercher à correspondre à un style unique.
On cuisine sous les natures mortes

La cuisine résume peut-être mieux que toute autre pièce cette manière d’habiter.
Les murs sont d’un rouge vif. Les plans de travail sont en inox, les équipements contemporains s’intègrent dans du bois sombre.
Et partout autour, des tableaux anciens : fruits, fleurs, tables dressées, pièces d’argenterie, faïences et objets de cristal.
L’ancien et le contemporain ne cherchent pas à s’imiter. Ils cohabitent simplement.
Ce que ces maisons peuvent encore nous apprendre
Les maisons créoles anciennes de cette qualité deviennent rares en Guadeloupe. Certaines ont disparu sous les cyclones ; d’autres ont été profondément transformées au fil des successions et des rénovations.
Celles qui subsistent constituent à la fois un patrimoine et une source d’enseignement.
Elles rappellent qu’avant la climatisation généralisée, on savait tirer parti de l’ombre, de l’inertie des matériaux, de l’altitude, des galeries et de la relation entre la maison et son environnement.
À une époque où l’architecture cherche de nouveau à construire de manière plus sobre et mieux adaptée au climat, ces maisons ne sont donc pas seulement des témoins du passé. Elles peuvent aussi devenir des références pour l’avenir.
Depuis trente ans, Maisons Créoles documente ce patrimoine à travers les Antilles. L’Habitation de l’Enclos nous rappelle combien il reste encore de maisons à observer, à comprendre et à raconter.
Et vous, connaissez-vous dans votre commune une maison ancienne qui mériterait qu’on la raconte ? Dites-le-nous en commentaire.
Patrick de Larroche
Fondateur de Maisons Créoles
Conseiller en immobilier · Maisons Créoles Immo — eXp Realty France
J'ai fondé Maisons Créoles il y a trente ans pour raconter l'architecture et l'art de vivre des Antilles. Aujourd'hui, j'accompagne ceux qui souhaitent y acheter ou y vendre — en Guadeloupe, à Saint-Martin et à Saint-Barthélemy.
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