LES LIEUX DE JUSTICE

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Parmi les composantes de État de droit qui fonde le collectif, se pose la Justice, dont l’impartialité et l’autonomie garantissent à chacun, depuis l’aube, l’égalité dans le traitement. Elle devient, dans les colonies, l’un des symboles de l’appartenance à la Métropole, tantôt royale, impériale ou républicaine. Et pourtant, elle ne s’impose qu’à mesure, dans le monde gris de la France d’outre-mer où toute une société se crée.

Aux premiers temps de l’établissement français en Martinique, la justice est portée par un ersatz d’instance administrative : le Conseil Souverain. Pensé par le découvreur Du Parquet, ses membres, des influents de l’île, rendent jugement en matière criminelle et civile. À l’initiative de Colbert, et pour réduire le périmètre de ce Conseil, gourmand en pouvoir, un intendant général est nommé à partir de 1677 et s’installe en Martinique pour régir l’ensemble des colonies d’Amérique.

La justice coloniale

Il devient le garant des deux justices et organise le système judiciaire en désignant notaires, huissiers et greffiers. La colonne vertébrale de la justice évolue à mesure, sa carte aussi. L’on forme et structure le relief les cantons et arrondissements. Plus que le patrimoine, c’est le dessin et les frontières tracées qui déploient la puissance judiciaire sur le territoire.

On y établit en substance le schéma de la métropole : des tribunaux de paix, de première instance, des cours d’assises et une cour royale siègent partout sur l’île au début du XIXe. Dans le même souffle, les différents Codes institués, quelques ans plus tôt, par le pouvoir napoléonien, diffusent.

Les traces évanescentes du judiciaire colonial

Côté bâti, ces premiers lieux du droit semblent s’effacer dans la langueur du temps et le fracas des évènements. Les brides de témoignages évoquent bien le siège, à Fort-de- France, de la Cour Royale, ou le Palais de Justice, et avant lui de la gendarmerie érigés sur le site du couvent de la Providence. Fort-Royal, Saint-Pierre se disputent, comme à l’accoutumée, la prééminence de l’administration. Les tribunaux interviennent dans les deux cités, les lieux d’enfermement aussi, et vivent les évolutions de l’urbain. Les incendies, les réhabilitations, les replacements perdent parfois la trace des constructions et des emprises terrestres.

Et aujourd’hui, l’appareil judiciaire moderne s’exprime dans un bâti hérité de ces premiers dessins. Ces épaisseurs successives donnent corps à ce dernier siècle de droit, ancré jusqu’ici. L’un des symboles, c’est celui de l’ancien Palais de justice de la capitale. Suivant un plan néo-classique, il est édifié à partir de la moitié du XIXe, en remplacement du tribunal mis à terre par les secousses de 1839. Colonial dans ses traits, il anime le centre-ville jusqu’à son incendie de 1905. La nouvelle structure, à l’italienne, est rapidement inaugurée, en 1907, pour devenir l’étendard sobre et fier de la justice de l’île, de forte maçonnerie et de fer forgé. Il laisse sa place, un siècle plus tard, à un espace artistique unique, véritable joyau de culture.

Une justice moderne

Le nouveau tribunal de Fort-de- France est inauguré au début du XXIe siècle et réunit les différentes instances en un seul siège. Volontairement moderniste, il s’ouvre à la ventilation et lumière extérieures, dans un mélange brut de verre, d’acier et de bois. Comme un aboutissement, la toute récente cour d’appel est un clin d’oeil à la mémoire bâtie de la justice sur l’île. Une architecture contemporaine, colorée et puissante, qui vient asseoir face à l’ancien tribunal près d’un siècle d’affirmation du patrimoine judiciaire martiniquais.

Texte et photos : © Corinne Daunar

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