Le débit de la régie, lieu de commun

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Iconique de la Martinique, autant rural qu’urbain, toujours populaire, le débit de la régie a construit une histoire sociale et collective unique. Le quartier, la communauté s’inscrit en plein au parvis de cette caverne aux mille trésors. Marqueur du XXe siècle, il est aussi le vivace souvenir, encore partagé, d’un monde de vie différent, d’une autre façon de faire société.

Débit de la régie

Le débit de régie, c’est cet espace hors du temps, où le capharnaüm généralisé ne semble maintenu en place que part l’impassible sérénité de son tenancier. Épicerie au détail, réserve merveilleuse des denrées, matériels, outils de tous les quotidiens, il est un commun, partagé entre une myriade de destinées humaines.

Véritablement apparu pendant les grandes heures de la Martinique industrieuse et sucrière, celle des usines centrales du milieu du XXe siècle, le débit se met à vivre au rythme des travaux de champ et des rentrées, saisonnières, de solde. L’on y consomme à l’année, et en avance, le maigre subside à toucher dans quelques mois, après la récolte éprouvante. À partir des années 1930, la crise agricole modifie le paysage de l’île et urbanise les modes d’habiter, où des milliers d’âmes quittent un espace rural sinistré pour venir gonfler les bouillonnants quartiers périphériques de Foyal. Dès les années 1950, ce sont ces petits commerces de détail qui animent ces nouvelles agglomérations humaines. Sur ces mornes et dans ces creux, l’on en compte alors près de 550 débits disséminés.

Le lieu de toutes les sociabilités

Au creux du débit, dont l’origine se perd au fil de l’histoire et de l’interprétation, c’est une société nouvelle, mais intense, qui se construit. Iconique lieu de sociabilité, aire de flux, de mouvement, de rencontre, le petit commerce développe, au seuil d’une modeste maison de ville créole, une nation en miniature. Quelques tables en bois ou en plastique, des affiches et communications publicitaires, un comptoir sans âge et des étagères bondées organisent l’espace, accueillent le quartier et ses pratiques. Comme hors temps, depuis toujours, le milan s’y partage en fin de journée, à l’occasion d’un dépannage alimentaire. Dans un coin, on y joue, on y refait le monde, vide les verres plus rapidement que les poches ne se remplissent.

Le débit, c’est autant l’entraide et la débrouille : l’on se procure au poids, l’huile, le sucre, la farine, les bougies, l’on achète au détail l’objet du besoin, où les mesures sont aussi fines que les capacités de paiement : chopine, cuillère, demi-livre… sur les anciennes balances tarées à l’aiguille implacablement précise. Pétrole, kérosène, morue s’acquièrent dans un même mouvement. C’est là aussi que le cahier tient l’archive et la dette de chaque famille, lui qui déploie l’art subtil du dépannage. 

Les supérettes modernes, le baroud-honneur du débit de la régie

Le débit est également le creuset de diffusion des nouveaux modes de vie, des technologies qui y sont fièrement exposées : c’est là qu’on y distribue, à partir des années 1950/60, le révolutionnaire gaz domestique, vendu en bombonnes aux teintes incomparables. Les premiers électroménagers, les caisses enregistreuses dont s’équipent les tenanciers s’installent dans l’horizon quotidien de la Martinique populaire.

Aussi, dans l’immense richesse d’un présent déjà suranné, les dernières supérettes de quartier font office de résistantes, entrées trop rapidement dans la modernité du petit libre-service. Leur meilleur ennemi : l’automobile, qui propulse la consommation à portée de volant. Dans les années 1980, ce sont les stations-service qui saisissent l’opportunité et s’aventurent sur le terrain des magasins au détail. Plus loin, alors que la voiture est devenue l’apanage de tous, la grande distribution et ses nouvelles logiques d’achat menacent plus réellement encore le monde du commerce de détail.

Pourtant, c’est justement sur son identité collective que se construit le débit 2.0, lui qui s’efforce de toujours à la morsure du temps et continue de faire société, au creux de chaque quartier.

CD.

Crédit Photos CD, Fondation Clément Col. L.Hayot

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