LE DOMAINE DE LA PAGERIE : DE THÉATRE INSOUCIANT À TÉMOIN PRÉCIEUX

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De l’exubérant écrin vert, protecteur des ruines de la Pagerie qui emportent aujourd’hui le visiteur insouciant, se ressent peut-être encore cette étrange ambivalence de l’habitation. Et pour cause, c’est bien entre la douceur de vivre à la créole d’un domaine des îles aux vents et une illustre et impériale naissance, que s’est construite l’histoire de la Pagerie.

UNE HISTOIRE DE FAMILLE

Les premiers temps de ce qui devait bientôt devenir le berceau de Rose Josèphe Tascher de la Pagerie ne laissent en rien présager cet inattendu destin. Propriété des Vergers de Sanois, l’habitation de 547 hectares est rachetée par Joseph Gaspard de Tascher de la Pagerie, leur gendre, et père de la future impératrice. D’abord nommé «  Petite Guinée  », sans doute d’après la région d’origine de la population rendue prospère à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, le désormais domaine de la Pagerie se développe tranquillement grâce à la culture du sucre, en pleine expansion, de l’indigo, du café et du cacao.

C’est dans cet environnement paisible que les trois filles Tascher, nées entre 1763 et 1766, s’épanouissent au cœur d’une nature luxuriante, et c’est dans ces jardins agréables que la petite Joséphine dite « Yeyette » s’éprend de la botanique et trouve son goût pour l’exotisme.

Ici se dessine déjà son incroyable destinée, lorsque son père décide finalement, après le décès de sa sœur cadette et initialement promise, de son mariage avec Alexandre de Beauharnais, famille avec laquelle les Tascher entretiennent de nombreux liens. S’en suivent un voyage vers la métropole, la Révolution Française, l’exécution de son premier époux en 1794 et sa rencontre avec Napoléon Bonaparte dans les salons du Vicomte de Barras, dans un tumulte à mille lieues de la quiétude des Antilles.

DE SOUVENIR INTIME…

La maison de maître ne déroge pas à la tradition créole, offrant aux alizées une pièce centrale, desservie par deux chambres spacieuses et une grande galerie sur toute la longueur du bâtiment. C’est essentiellement à cet endroit que la vie s’écoulait paisiblement, entre de longues parties de jeu, une épaisse fumée de tabac et les généreux et réguliers diners organisés par les soins de Mme de la Pagerie. Après le cyclone de 1766, le quotidien se déplace du corps principal d’habitation, fortement endommagé, vers la sucrerie et la cuisine qui sont réaménagées.

De Joséphine, persiste un souvenir lointain, comme une présence envoutante, fantomatique, de son enfance. Devenue impératrice des Français après avoir épousé Napoléon Bonaparte le 9 mars 1796, elle-même se console de son île natale en se recréant un jardin tropical dans les serres chaudes de la Malmaison où elle vit désormais. De la Pagerie, et de la Martinique, on remarquera son accent créole, qui fera dit -t- on fureur dans les salons mondains parisiens.

Ce lien intime devait d’ailleurs survivre de longues années après son départ pour la métropole, et c’est notamment sous sa bienveillance que la Pagerie supporte les vicissitudes politiques et économiques de la fin du siècle. Une rente impériale de 100  000 livres annuelles vient soutenir la veuve Rose Claire Des Vergers de Sannois, mère de Joséphine, et lui assurer une existence des plus insouciantes.

… À MÉMOIRE HISTORIQUE

À la mort de Rose Claire Des Vergers, en 1807, le domaine s’apparente à la plus classique des habitations de l’époque, forte de141 carrés de terre et une sucrerie complète dotée de 12 cuves anglaises. Une petite superficie de cultures vivrières, un cheptel modeste et quelques réserves agricoles parachèvent le tableau d’une exploitation sans prétention, mais résistante. Lorsque Joséphine de Beauharnais décède, loin de sa Martinique natale, la Pagerie est prospère et lui appartient toujours, mais sera rapidement démantelée, et abandonnée aux assauts du temps.

Ce qu’il reste de la belle endormie est acheté par le Crédit Foncier Colonial en 1888, et voit la propriété se morceler entre plusieurs acquéreurs. En 1944, Robert Rose Rosette, maire des Trois-Ilets, choisi la parcelle qui protège les ruines de la Pagerie et, grand passionné de patrimoine, il s’attelle à faire revivre l’endroit  : en 1984, il y transfert le musée de Joséphine de Beauharnais jusque-là situé dans le bourg des Trois-Ilets.

Aujourd’hui, le domaine de la Pagerie se fait le silencieux témoin d’une page du passé, et s’érige comme lieu de mémoire, participant de la réflexion que tout un chacun entend murir sur son histoire. Le curieux y retrouvera, le temps d’une visite, tout le paradoxe du destin si particulier et controversé de Joséphine de Beauharnais et de la quiétude de la Pagerie, qui ne se prédestinait en rien à devenir le berceau d’une impératrice de France.

Texte : Corinne Daunar
Avec nos remerciements à la fondation Clément pour son crédit photos L.Hayot.

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