L’or bleu de la MANZO

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Aux portes du Sud, par-delà les oasis de canne de la plaine humide du Lamentin, s’étend une réserve toute particulière : la retenue d’eau de La Saint-Pierre-Manzo, poumon aquatique d’une moitié d’île ! Avare en humidité, souvent aride, la Martinique méridionale révolutionne, dans la deuxième partie du dernier siècle, sa relation à l’eau.

Son usage premier

Alimenter les plaines du Sud en eau, particulièrement en période de carême, s’est posé comme un défi majeur des dernières décennies du XXe. Là où les décideurs entendent développer une agriculture moderne, il faut pouvoir stabiliser l’humidité des champs, au coeur de fortes variations climatiques. Et là, lorsque les jours se font secs et les semaines gourmandes en eau, la veinure hydrique naturelle ne compense que peu la soif des sols. À l’origine de ce décalage régional, une topographie en deux temps et une île capricieuse : aux mornes septentrionaux plus jeunes, découpés dans la hauteur et baignés au vert et aux ruisseaux, répondent du Sud les premiers soubresauts géologiques de l’île, déjà bien érodés d’être sortis de mer si tôt. En résultent de vastes plaines, aussi arides qu’elles s’étendent vers le midi, et pourtant terres nourricières pour qui s’ingénue à les cultiver. Aussi, il a fallu s’adapter : pour remplacer des années de lutte, entre mares artificielles et réservoirs trop souvent vides, il a été nécessaire de la capter là où, visiblement, elle abonde. À 17 km plus au Nord s’ébroue la Lézarde, l’un des principaux cours de la Martinique hydrique. Au moment où les cultures réclament le plus d’attention, la pertinence du barrage de la Manzo s’infiltre dans toutes les communes du Sud.

Un ouvrage discret

Les premières réponses aux fortes sécheresses du début 1960’ ne sont pas satisfaisantes : l’on capte notamment l’eau des ravines, stockée dans de petites retenues locales qui s’épuisent et reposent l’enjeu. Le Périmètre Irrigué du Sud-Est (PISE) de la Martinique est alors créé, dans l’idée de globaliser cette réflexion et de stabiliser l’irrigation dans le sud de l’île. Son arme de bataille, la réalisation de barrages, disséminés sur le territoire : en 1980, la Manzo est mise en eau, pour arroser un foncier agricole aux larges réserves exploitables. L’ouvrage d’art lui-même se veut discret : une poignée de décamètres de haut, guère plus d’épaisseur, 4 centaines de pas de longueur. Il se dissimule sous la crête de terre et l’enrochement qui en compose l’écorce. Au coeur, de l’argile qui, en se gorgeant, devient imperméable. L’ingénierie ne manque en rien pour assurer la stabilité du mur : sans renfort de béton, c’est sa seule masse qui lui permet de résister à la phénoménale pression des 85 ha de stockage aquatique qui s’y appuient. Il s’alimente chaque année pendant l’hivernage, que l’on espère suffisamment dodu pour combler les presque 8,1 millions de mètres cubes de capacité de la retenue, à déverser ensuite sur la calotte brulante du sud de Carême. Et puisque la priorité de la Lézarde est donnée au réseau domestique en eau potable, il faut compter sur la pluie et le ruissellement du bassin versant pour compléter le remplissage de la cuvette.

La sécurité avant tout

Et en tant que réservoir essentiel, la Manzo fait l’objet des surveillances les plus attentives. Évidemment, on ne s’y baigne pas : pêche, sport nautique, prélèvements ne sont guère tolérés. De nombreux capteurs en guettent les frémissements : l’observatoire du Morne des Cadets, référence des mouvements géologiques de l’île, s’y intéresse fortement. Des mesures d’infiltration, de fuite ou d’éventuelles fissures sont réalisées en continu. Particularité, ce sont des plongeurs qui vérifient, en profondeur, l’intégrité de l’ouvrage, en évitant la vidange de la retenue et en préservant une biodiversité bouillonnante. Aujourd’hui, et malgré les attentions et la capacité renforcée de la Manzo, les épisodes de sécheresse chronique continuent de peser lourdement sur les usages et, notamment, l’exploitation des 4900 hectares de culture du PISE. Les réflexions restent ouvertes, pour modifier les pratiques et s’adapter à ce stress hydrique récurrent. En attendant, la Manzo, paisible, assure encore la prospérité du Sud.

Texte et photos : Corinne DAUNAR

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