LE TONNELIER, LE RHUM ET LA PART DES ANGES

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Au coeur du rhum et de son alchimie, la magie du vieillissement transporte le distillat vers ses lettres de noblesse, les fameux VSOP et XO. Joyeux mélange de savoir-faire, d’héritage et de secrets, le fût de maturation en est le creuset. Exploration avec Alain Malle, l’un des derniers maîtres tonneliers de l’île, dont les périples sont indissociables de ceux du rhum.

Facteur de tonneau : au coeur de l’alchimie

Le fût, donc, dans la fabrication du rhum vieilli, joue un rôle essentiel : c’est lui qui, à mesure de temps et de patience, diffuse dans l’alcool le vécu de son bois, ses arômes discrets et les promesses d’une dégustation hors norme. Les plus beaux millésimes y trouvent des berceaux décennaux, où la part des anges évaporée entraine le rhum dans une danse frénétique. Gardien d’une histoire longue et de savoir-faire corporatistes, le tonnelier permet au maître de chai de chaque maison de mûrir un élixir unique, et signature de son habitation. Enveloppé par le calme luxuriant d’un domaine du Grand Nord, l’atelier d’Alain Malle donne à comprendre ce métier unique : le tonnelier, c’est celui qui mène la technique de fabrication des fûts, des foudres immenses et autres muids, où les alcools prennent le temps de communier avec le bois et de développer leur palais. En Martinique, où la production de barriques est anecdotique, fait de rares maîtres-tonneliers, ces artisans deviennent également nourrices, garants de l’entretien, de la pérennité et de la qualité des tonneaux mis aux repos.

Mon petit tonneau

La conception d’une barrique s’appuie sur des étapes bien calibrées : naturellement, l’entreprise débute avec la sélection du bois. En Martinique, l’on alterne le vieillissement entre le chêne rouge d’Europe et l’Amérique du Nouveau Monde, dont les futures lattes du fût, les merrains, sont séchés durant deux années. Taillées, façonnées, ordonnées ensemble, elles sont regroupées par paquets, selon le volume souhaité. À l’époque, en Martinique, ce sont ces lots préconçus que les distilleries reçoivent : à charge pour leurs tonneliers respectifs de poursuivre avec l’assemblage. Cette mise en rose permet de constituer la base du tonneau, similaire à un chou ouvert, où les pièces ne sont fixées qu’à une extrémité. S’exprime alors le savoir-faire unique du tonnelier : chauffé longuement à l’aide de foyers intérieurs, le chêne accepte la compression et les lattes se cintrent lentement, sous l’action d’un câble enroulé autour du fût. Reste à cercler, bousiner, fermer, poncer. C’est là, d’ailleurs, que la magie du vieillissement se crée : un second brûlage s’intéresse plus vivement à la formation des arômes, si particulier dans la maturation du rhum. Sur l’île comme ailleurs, les techniques et secrets sont jalousement sauvegardés, où chaque tonnellerie ou distillerie conçoit ses chauffes avec connaissance : plus ou moins intense, fût de flanc ou de pied, flambage de bois parfumés… Ensuite, le temps fait temps : c’est le long terme qui épanouira les saveurs, travaille les matières et stimule les échanges entre le rhum jeune et son cocon.

Un métier héritage

Aujourd’hui à la Martinique, la contrainte de la production industrielle et le succès monde des spiritueux martiniquais gonfle la demande : l’on importe désormais la majorité des fûts, restreignant le savoir- faire et la transmission. Une attention particulière est tout de même apportée aux tonneaux destinés aux millésimes, que le poids des années ne rend que plus exceptionnels. L’on redécouvre de nouvelles essences plus caribéennes : le profil aromatique des rhums, notamment dans la rigueur de l’AOC de Martinique, explore des goûts inédits. Et dans la culture populaire, le tonneau vit ses nombreuses existences : alors gardien de rhum, il se reconvertit volontiers en tambour battant ou meuble atemporel. La relève elle n’est jamais acquise, encore moins sur un terroir aussi restreint que celui de l’île. Le parcours du tonnelier est long, où l’expérience s’acquiert à mesure de temps et au contact des maîtres, où l’on apprend à écouter le bois, le lire et le comprendre. Et si le métier de s’estompe, il reste des passionnés pour l’animer joyeusement et perpétuer, fidèlement, un art unique.

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