LA TABLE À MANGER CRÉOLE

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Dans la colonie Martinique, passé les premiers temps d’un habitat modeste, les intérieurs bourgeois se flanquent rapidement de galeries et d’étages. Dans ce gonflement de volumes, les salles à manger peuvent enfin s’épanouir : la table devient l’élément totem de la salle commune, le mitan du manger créole. Sa centralité n’est d’ailleurs pas sans lien avec l’art du bien recevoir, largement ancré dans cette société métissée depuis ses prémices.

Des tables savantes

Pour présider ces espaces de convivialité, les variations tables n’ont de limite que la mode, des artisans et des usages. La tradition du recevoir nombreux se développe à mesure que l’art de la table peut s’épanouir dans les colonies. Parmi les premiers modèles importés sur l’île, les tables de style Louis XVI, qui se dotent de pieds tournés et cannelés et de raccordements sculptés. Les grandes tables, qui apparaissent dès le XIXe siècle, adoptent des formes rondes ou ovales. Monumentales, elles disposent de nombreux pieds, rabattables au besoin. Plus intimiste, quoique toujours majestueuse, la grande table ronde à fût central sculpté de griffes marque aussi son temps. Bien pensée, elle peut souvent, malgré une certaine massivité, basculer sur son pied unique.

L’ébénisterie anglaise à l’honneur

L’influence anglaise sur ces créations est importante, et diffuse largement dans ces intérieurs ouverts à la Caraïbe. Du mobilier est régulièrement importé des Antilles Britanniques ou des États-Unis tous proches. Le modèle de table Hepplewhite devient le canon le plus caractéristique de l’inspiration anglo-saxonne dans les colonies françaises. Principal marqueur, les finitions cannelées à la Louis XVI. Dans la même veine, les Sheraton piquent les esprits. Plus légères, elles reçoivent deux panneaux en demi-lunes, montées en abattants sur un plateau central rectangulaire. Parfois sur roulettes, elles s’adaptent à un espace limité et des convives aux nombres mouvants. Elles sont régulièrement en acajou, en courbaril, poirier pays ou arbre à pain, et dessinent des proportions impeccables dans un grain serré.

L’évolution des moeurs, et des styles

Plus tard, la modernité n’oublie pas la tradition de la noble essence. Bientôt, les beaux meubles gagnent déjà les milieux populaires. Les tables plus récentes, inspirées de la première moitié du XXe siècle, s’ancrent dans la densité du bois et de l’art-déco à la française. Les artisans multiplient les modèles lourds, à plateaux< épais, planches et bois massif en mahogany plaqué. Les teintes profondes deviennent indissociables de l’intérieur créole, alors même que l’architecture bateau et le béton tout en rondeur des années 1930 sont à l’apogée. La mode des pieds larges se dessine en cintres bruts et n’est pas sans rappeler les fûts à l’anglaise. Aujourd’hui, il est fréquent de retrouver, dans l’habitat créole moderne, ce mitan massif, exubérant d’acajou ou de courbaryl.

Texte : © Corinne Daunar – Photo : © Antiquités et ébénisterie d’art

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