INTÉRIEUR CRÉOLE : LA SALLE À COUCHER

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L’architecture créole s’est fondée dans la rencontre des pratiques, des ressources et des besoins. Au coeur des habitudes et de l’intime s’est construite, dans les intérieurs antillais la chambre à coucher, de sa fonction utile et de son rôle social. De l’habitation de maître à la case de ville, tour d’horizon d’un espace du privé.

Dans les intérieurs créoles, la chambre à coucher a fini par constituer, avec la salle à manger, la deuxième pièce du logis. Elle est aussi celle que l’on distingue moins, qui se réserve plus naturellement à l’intime. Pour autant, son parcours n’en fait un espace préservé qu’après bien des ans, où la priorité est de stabiliser l’implantation coloniale du XVIe siècle. Les chroniqueurs d’époque ne s’attardent pas sur cet espace utilitaire, parfois encore inexistant dans les premiers habitats, à peine marqués dans les cases esclaves.

La pièce de l’intime, isolée du monde et de l’espace social

Il faut avancer dans le siècle pour observer, plus fermement, la distribution des volumes dans les maisons de maître qui fixe une véritable chambre. L’intérieur y est souvent défini suivant un plan américain, autour d’une pièce centrale, le salon, qui accueille le monde extérieur. Les salles à coucher peuvent alors se répartir dans les aires latérales, en cloisonnant au besoin. Si le propriétaire est suffisamment aisé, un étage peut s’ériger sur le premier niveau semi-maçonné, et les chambres gagner la sécurité des combles. Les lieux de vie se confirment au niveau de la chaussée ou du jardin, dans ce qui devient le style colonial classique.Dans les cases créoles, le plan suit un modèle relativement simple. JB Delawarde au début XXe évoque un tracé rectangulaire, partagé dans la longueur en deux pièces d’usage. La première, si elle filtre déjà l’extérieur public de la rue, reste sociale et ouverte au monde : des baies éclairent l’intérieur, et elle se perce de la porte d’entrée dans la maison. L’on regarde donc, vers le sud, exposé à la fraicheur des vents favorables. L’autre pièce, le second espace, est celle de la chambre à coucher, parfois de nouveau cloisonné pour offrir une petite cuisine dans les murs. Cette deuxième place, du sommeil, du personnel, habituellement, ne donne que vers l’intérieur et confine au privé.

Et dans la chambre, un patrimoine mobilier très codifié

Et pour habiller cet espace particulier, la mode créole suit, quant à elle, une constante mobilière. L’on y retrouve, quasi inévitablement, dès que la chambre se structure réellement dans le bâti, un grand coffre de rangement, en tant que garde-robe. Amélioré avec l’usage, il devient commode ou armoire. Le luxe, que l’on réserve longtemps au salon de compagnie s’immisce aussi dans la salle à coucher, notamment de la maison cossue. Élégamment habillé d’essences précieuses, l’inventaire s’enrichit de meubles de confort : la psyché accompagne souvent la coiffeuse ou le bureau. Une méridienne, ou un petit sofa de repos complètent la chambre, ainsi que des tables de chevet ou un guéridon en coin.

Le lit, pièce centrale incontournable, reproduit des modes européennes créolisées. Les influences modèlent les dessins, les sculptures et les finitions, et c’est le lit à baldaquin, surmonté de ses quatre colonnades massives, qui s’impose. On le retrouve, d’époque en artisan, à boule, Zinzin Tollé, d’inspiration anglaise ou française. Souvent surélevé pour s’isoler des insectes, il est parfois suffisamment costaud pour devenir une « case à vent » de substitution, rempart sécure lors des cyclones les plus féroces. Et symboliquement, aujourd’hui encore, la chambre créole protège, et reste l’espace intangible de l’intime.

Photo : © Habitation Clément / Texte : © Corinne Daunar

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