LA FOLLE ÉPOPÉE DE LA MAISON COLONIALE DE SANTÉ DE SAINT-PIERRE

2

Au milieu du XIXème siècle, se dressait tranquillement, au cœur un Saint-Pierre épanoui, une grande bâtisse de brique et de pierre, dont le calme contrastait avec la folle effervescence de la ville d’eau : la Maison Coloniale de Santé. Fernand Vorelus, infirmier militaire, venait d’y être affecté et remontait la rue avec détermination, trépignant d’excitation à l’idée d’expérimenter ces nouvelles techniques de soins qui y étaient pratiquées et dont il avait tant entendu parler.

La découverte du lieu ne manqua de le transporter : guidé par  la rigoureuse mère supérieure des Sœurs de Saint-Paul de Chartres, Fernand Vorelus se repéra rapidement. Un quartier d’isolement pour les nouveaux arrivants et les malades turbulents, une cour pavée au pied des dortoirs des sœurs, une salle d’hydrothérapie, renommée pour sa modernité et son efficacité, un patio arboré pour les fous et plusieurs autres constructions, dont la morgue quelque peu retirée, composaient le complexe. Sur plusieurs niveaux et cloisonnées par des murs de soutènement, la vie au sein de la maison se déployait donc, tout en lenteur et en douceur. Fondée en 1939 par le docteur Devèze, lui-même directeur de l’hôpital militaire, l’institution privée devint un établissement d’exception, bien en avance sur les techniques et infrastructures françaises de son époque. On reconnaissait, longtemps avant la métropole, les vertus du cadre dans le soin des aliénés.

DES TECHNIQUES QUI ÉVOLUENT

Les tortures et de peines avilissantes disparaissaient peu à peu, désormais l’on accompagnait et tranquillisait le malade. Tout était pensé, dans cet écrin, pour le bien-être et le repos : à partir de 1856, le jardin aménagé recevait les attentions des pensionnaires masculins. Les femmes quant à elles, se concentraient sur la couture ou la broderie, sous l’œil des soignants, certains de la vertu du travail manuel dans la cure des aliénés. Alors qu’il laissait son paquetage dans une petite cellule de l’aile nord, Fernand Vorelus comprit qu’il n’était plus question de violence ou d’isolement, on encadrait les patients avec bienveillance. Le premier outil de cette thérapie nouvelle, c’était la structure elle-même : la quiétude du parc, le spectacle de la baie de Saint-Pierre, le rythme doux des nombreuses rigoles qui serpentaient dans les cours et les bassins de la maison étaient autant d’éléments qui participaient du cachet de l’endroit.

Mais ce qui avait d’abord attiré l’infirmier, c’était la substitution audacieuse d’un protocole médicamenteux et moral aux camisoles, sièges de force et douches plus traumatisantes que tranquillisantes. La belladone, l’opium parfois, le camphre ou même des essais de décoctions à base de datura venaient apaiser ceux que l’on nommait dorénavant les insensés. L’hydrothérapie prenait également une place essentielle : il apprendrait bientôt les propriétés des eaux de la Montagne Pelée et de la Roxelane toutes proches. Plus encore, pour soulager les malades, le centre avait développé une méthode bien spécifique : de grandes baignoires closes permettaient de l’immersion dans l’eau chaude, et le rinçage simultané de la tête à l’eau froide. Subsistait tout de même le quartier d’isolement pour les cas insolubles.

DU CHÂTIMENT DIVIN

L’infirmier Vorelus en était convaincu, la psychiatrie naissante et les nouvelles pratiques défendues par le docteur Ruftz de Lavison, directeur de la Maison de Santé dans les années 1850, venaient révolutionner la vie de ses patients. Lui-même tâchait de diffuser ces théories, et reprochait souvent à son épouse ses hypothèses, partagées à l’époque par bien des cultures, de châtiments divins et autres explications surnaturelles. La perte de l’âme, la possession par un esprit malin ou la conséquence d’une transgression étaient une fatalité, que nul ne pouvait dépasser. Désormais, le dément est considéré comme un malade, qu’il convient de soigner : on part du principe qu’il reste toujours une parcelle enfouie de la raison, que l’on va retrouver dans le traitement.

À son apogée, la Maison accueille près des 2/3 des aliénés de l’île, sans distinction de situation sociale, et des internés de toutes les Petites-Antilles. Également maire de Saint-Pierre, le Docteur Ruftz de Lavison se veut le promoteur de cette nouvelle approche de la folie. Sa plus belle fierté sera sans doute de pouvoir affirmer que son établissement représentait un centre majeur d’avancée médicale, où une quinzaine d’infirmiers, et autant de religieuses, diffusaient avec diligence de pratiques innovantes et particulièrement probantes : en moyenne, 50% des curistes quittaient les lieux en moins de 6 mois, et une le plus grand nombre dans l’année, bien mieux qu’en métropole. Lorsqu’en ce matin de mai 1902, la Pelée se réveilla, elle emporta dans sa fureur les deux cents âmes qui s’épanouissaient paisiblement au sein de la Maison Coloniale de Santé. Cette catastrophe marqua un violent coup d’arrêt au développement de la psychiatrie en Martinique : les aliénés retournaient au cachot, et la méthode douce disparaissait brutalement. Il faudra attendre 1953 et l’ouverture de l’hôpital de Colson pour retrouver un traitement raisonné de la folie en Martinique.

Texte : Corinne Daunar
Remerciements à la fondation clément pour son crédit photo de la collection L.Hayot.

Partager.

2 commentaires

Répondre