LES TRACES DU BASSIN

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Si le cœur de la baie des Flamands s’est hérissé au fil du temps de ces profils désormais si reconnaissables, de la très moderne tour de la Pointe Simon au terminal de Ferry, sans même évoquer l’immuable défense du fort Saint-Louis, il en est une qui se veut discrète et s’efface volontiers, sans ne jamais disparaitre  : le bassin de radoub du port de Fort-de-France, fosse mystérieuse et pourtant vitale. C’est là que dans le fracas contenu des machines et des hommes, des navires du monde entier viennent s’extraire des attaques de l’iode et retrouver la splendeur de leurs premières années de service.

DU SCEAU DE L’EMPEREUR…
Née des aspirations napoléoniennes et de ses visées sur le Mexique, cet outil, déjà à la pointe dès sa création, doit soutenir la marine impériale et la guerre dans la péninsule.

Le décret de Napoléon III du 28 juillet 1860 le déclare d’utilité publique, et le chantier sera officiellement lancé en grande pompe le 16 mars 1864, en présence du vicaire de Fort-de-France, l’abbé Blanger, et du gouverneur Antoine Maussion de Candé.

Près de 140 ouvriers se relaient sur un ouvrage d’une ampleur inédite à l’époque en Martinique et dans la Caraïbe, afin de donner corps à un bassin alors long de 129 m, large de 34m et profond de 8m. Il faudra tout de même attendre le 6 mai 1868 pour voir son lourd « bateau-porte » s’ouvrir pour la première fois à un navire, « l’Alectron », sous l’œil attentif du Baron Mecque, commandant de la station des Antilles et contre-amiral, et un nouveau gouverneur, Monsieur Auguste Bertier. Déjà, l’histoire laisse une empreinte particulière  : la ligne très allongée du bassin correspond à celle de la coque profilée des cuirassés de guerre qu’il est chargé d’avitailler et d’entretenir.

Aussi, l’activité se diversifie relativement peu, et se concentre sur les besoins de la marine française. La fosse de brique, si elle garde le souvenir de ses bâtisseurs africains, indiens ou chinois, héberge des ingénieurs et techniciens militaires, jusqu’aux prémices de la Seconde Guerre mondiale. Dans le courant 1942, l’équipement s’agrandit pourtant. Poussé par l’ouverture d’un canal de Panama qui a révolutionné les échanges dans la région, cet équipement, bientôt fort de 180 m de long,   promet au bassin un avenir bien différent : L’ouvrage n’oublie cependant pas ses formes passées, et les marques de cette mue plus récente sont toujours visibles, là où la maçonnerie de briquettes laisse place aux dalles plus imposantes.

Dès 1948, l’État décide de la concession des activités à la société d’exploitation SBER. Dans cet élan, des pompes d’épuisement neuves sont installées dans les années 1960. Elles permettent au bassin de se vider en quelque 6 heures, avant de laisser un navire en cale sèche aux mains expertes des techniciens de marine. Malheureusement, ni ses capacités techniques ni le bouleversement commercial d’un transport maritime en explosion ne le protègeront des aléas de la finance. Le fond se referme pour quelques années d’inactivités, avant d’être relancé par la CCI de la Martinique et une nouvelle concession à partir de 1981.

… À LA TRACE DES NAVIGATEURS
Aujourd’hui, si la fosse tourne à plein régime, c’est bien qu’elle a retrouvé sa stature d’antan, se targuant toujours d’être le plus gros équipement du type dans l’ensemble dans la Caraïbe, après celui des Bahamas. Du nouveau dans le bassin  : c’est la société ENA, Entreprise Nouvelle Antillaise, présente dans les activités de la fosse, qui en gère désormais l’exploitation et espère pérenniser la dynamisation du site. Et comme un ultime témoin de cette palpitante existence de carénages, le capital humain et la mémoire vivante de l’endroit tentent de se transmettre.

Du plus averti dock-master aux apprentis pleins d’envie, tous sont résolument prêts à se spécialiser dans des activités de pointe et à offrir au bassin des compétences rares et prisées. Aussi, entre les investissements, l’intensification des chantiers lancés et la diversification des savoirs-faire, il est fort à parier que le bassin de radoub continuera d’imposer sa trace au cœur de la baie.

Et cette marque discrète, témoin d’une histoire déjà tellement riche, s’exprimera sans doute encore longtemps sur les flancs du bassin où aucun navire n’oublie de laisser une empreinte de son passage, dans une peinture soignée, un dessin esquissé, un message gravé et/ou une année de visite.

Texte & Photos : Corinne Daunar
Avec nos remerciements pour la fondation Clément pour son crédit photo Loïs HAYOT

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