QUE LE SPECTACLE COMMENCE

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Ce jour-là, l’on s’en souvient encore, les rues de Fort-de-France s’étaient littéralement vidées… Pourtant, les vêpres n’avaient pas été sonnées, le ciel était d’un bleu olympien et aucun syndicat n’avait appelé à la grève générale. Curieusement les Foyalais n’avaient plus mis le nez dehors depuis la matinée : un gros tigre s’était échappé  de la ménagerie du cirque Atlas qui avait planté ses tentes trois jours plus tôt au centre de la Savane…

Un fauve qui en réalité tenait plus du pacifique lama en quête de verdure que du cruel mangeur d’hommes… mais l’évènement marqua les esprits de ce printemps 1921. Le cirque Atlas n’était cependant pas le premier à défrayer la chronique.

SOUS LE PLUS BEAU CHAPITEAU DU MONDE

L’on parlait toujours de ce 15 juillet 1865 où l’on vit débarquer le premier cirque New-Yorkais en grande trombe sur la place de la Savane. Tandis que la troupe installait son campement sous le regard intrigué des badauds, à quelques verdines de là et à grand renfort de «  hooooo   !!! hisse   !!!  », un déploiement de gars costauds comme des matelots hissait le chapiteau. À peine dressé, voilà déjà qu’une parade dévalait les rues de la ville dans un joyeux charivari en annonçant le spectacle du jour suivant.

Le lendemain, les Foyalais se pressaient sous la vaste tente et y applaudissaient avec enthousiasme les athlètes dont l’adresse frappait d’étonnement. Les poses surnaturelles de Monsieur  Caoutchouc, le tour périlleux de la perche et les prouesses de Monsieur Mellis, l’homme sans bras, laissèrent le public sans voix. Ce soir on avait bien glissé quelques pièces en échange du merveilleux et la représentation terminée chacun rentrait comblé.

AUTRES TEMPS, AUTRES CRITIQUES

Trente ans plus tard, en juillet 1898, la goélette de Marie E. Lestie perçait l’horizon. Elle transportait le très attendu Grand Cirque Européen. La ville de Saint-Pierre au sommet de sa gloire devait accueillir la compagnie, menée par un certain Max Ruckstulh. Derrière la Gardine (rideau, traditionnellement en velours rouge, qui masque l’entrée des artistes et sépare les coulisses de la salle) la joyeuse équipe composée d’écuyers, de chevaux, de chiens savants et de singes instruits trépignait d’impatience et le spectacle s’annonçait prometteur. Cette fois-ci Saint-Pierre pouvait se targuer de recevoir un vrai cirque international. Français, Roumains, Italiens, Américains, Espagnol, Brésiliens et même Japonais font partie des artistes! Nul ne voudrait rater un tel événement et moins encore Paul Boye, chroniqueur au journal des colonies : «  la ville va pouvoir varier ses plaisirs. En se rapportant à l’énumération des bêtes et des gens qui le composent, aux dimensions de ses tentes, ainsi que l’annoncent les prospectus alléchants distribués dans les rues, ce cirque sera le plus important que la Martinique ait connu  ».

Dans l’après-midi déjà, les curieux avaient pu admirer une ménagerie semblable à l’arche de Noé : lions, tigres, panthères, singes, lamas et autres étranges créatures tournaient en rond, frappaient les barreaux de leurs cages dorées, laissant présager de belles émotions pour cette fin de journée. Pour la première grande représentation mercredi soir, le très élégant Monsieur Loyal, en queue de pie et chapeau claque, énonçait un programme des plus attractifs. Les célèbres Frères «   Paillasse   » exécuteraient de nouveaux tours. Eugène, l’homme papillon et trapéziste de renom attirerait par sa grâce et ses prouesses la sympathie de son public, tandis que le swing du jongleur serait comme toujours très applaudi.

Le cirque affichait complet. Les cartes s’étaient vendues à l’Hôtel des Bains. Les loges à 20 francs, les chaises à 4 francs et les gradins à 2. L’enceinte offrait un aspect des plus brillants: fraiche toilette et jolis minois, assistance s’étageant sur des bancs ou l’on ne trouvait plus de place. Et alors que le spectacle commençait, nul ne se doutait que le Grand Cirque Européen serait l’un des derniers à se produire dans le Saint-Pierre d’antan. Après l’anéantissement de la ville en 1902, ce fut à Fort-de-France d’accueillir les troupes de passage.

TOUJOURS PLUS FORT

C’est ainsi que l’on vit arriver, cette fois sur la Savane, le grand cirque Lowande-Gardner. Chacun s’accordait à affirmer qu’il fut un des meilleurs jusqu’ici au pays. Malgré une tente dans un état déplorable, tous s’émerveillaient des beaux tours tout à fait réussis. Mais le plus détonant était certainement l’allemand Leinart. Tous avaient entendu parler de ce prodigieux homme volant qui, après s’être s’introduit à l’intérieur d’un canon géant se retrouvait projeté par une explosion de poudre avant de retomber plusieurs mètres plus loin…

Pour les experts, le dernier véritable cirque à se produire à Fort-de-France entre les deux guerres fut celui de la fameuse famille Frédiani. Il faut dire que le déplacement en valait la peine. Imaginez un peu au centre d’une piste de treize mètres cinquante Willy, debout sur sa selle, tenant simultanément en équilibre son frère Aristodemo sur les épaules et ses enfants au bout de chaque bras devant un public au souffle coupé! Arrivait alors le clou du spectacle, celle que tous attendaient, Nana Loyal, la coqueluche des Martiniquais. C’est elle qui recevait les plus beaux bravos. Reine de la Pantomime, un exercice difficile dans lequel tout est exprimé par des gestes, Nana était époustouflante du haut de ses 6 ans.

Cependant, il n’est de bonne compagnie qui ne se quitte, et c’est dans un ultime tour de piste et une explosion de paillettes que tous les artistes saluaient et remerciaient encore les Martiniquais d’un accueil si chaleureux. Une révérence, une pirouette, des tonnerres d’applaudissements, levant encore les mains vers les étoiles, puis à reculons comme pour s’excuser d’un départ précipité voilà déjà la troupe avalée par l’épais rideau de velours rouge…

Texte : Corinne Daunar
Photos : © Lois Hayot

Remerciements à la fondation Clément

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