Le fracas du ferblantier

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Pas un foyer antillais n’a omis d’abriter sa tasse en fer, à l’émail parfois épars et au claquement sonore. Et à l’origine de ces instruments hétéroclites, un petit métier ancré dans l’histoire populaire de nos îles : le ferblantier, artisan des intérieurs antillais. Et s’il semble disparaitre délicatement au temps où l’importation plus massive de produits quotidiens et de marchandises-monde replace dans le creux des maisons le confort de la modernité, il n’en marque pas moins la mémoire locale.

De l’artisanat-esclave au petit métier iconique

Et des ferblantiers, sur l’île, il en apparait dès le début de la colonisation. On les compte rapidement comme esclave « à talent » sur les habitations, pour l’équipement, à mesure, des occupants. Certains rachètent leur liberté et s’installent, affranchis, en ville, pour vivre de cet artisanat aux larges applications. La diffusion de leurs créations se fait au bouche-à-oreille, ou sur les routes, dans les besaces des colporteurs et des ameneurs de nouveauté. Le fer-blanc est plutôt simple dans sa conception, bien qu’il nécessite le partage, à l’origine, d’une ingénierie bien gardée par une industrie germanique naissante. Côté matière première, l’on s’appuie sur une plaquette de fer recouverte d’étain. Le reste relève de l’habilité du facteur et de son outil à souder. Dans le détail, l’un des secrets de cet artisanat, c’est la technique du laminage, qui doit permettre de réduire les barres de métal à l’état de minces feuilles décapées et traitées. Trempées dans des bains d’étain, ces lames pouvaient être travaillées par le ferblantier pour la réalisation de tous les objets pratiques de l’intérieur, notamment en cuisine et remplacer les onéreux ou peu durables cuivre, étain et bois. En résulte une vaste création d’accessoires que les usages, le coût modéré et la résistance rendent rapidement indispensables. Dans la besace de l’homme du fer, enclume, bigorne, ciseaux, cisailles, marteaux, instrument à souder doivent permettre de façonner habilement et solidement les ustensiles du quotidien de chaque foyer.

Une gamme incontournable

Aussi, la gamme des produits façonnés par les ferblantiers émérites allonge les listes d’intérieur, opposant des trésors d’imagination aux besoins toujours plus impérieux : brocs, tasses, carafes, casseroles, assiettes, lanternes et autres ustensiles bientôt indispensables au ménage. Oubliés les outils de toujours, comme le traditionnel « coui », cette fameuse demi-calebasse séchée héritée des usages amérindiens, au placard les petits équipements de bois, règnent désormais les récipients de fer-blanc. Et les utilités gagnent tous les champs du quotidien, notamment à la campagne : le grand pot à bec s’affirme auprès des propriétaires de bétail, pour la conservation du lait frais. La cafetière grecque, elle, se remplit une seule fois du précieux café familial pour une pleine journée. Le pot de chambre aussi s’habille en étain. Dans la nécessité absolue et triviale de la nature humaine : il permet l’évacuation, si elle n’est discrète, au moins hygiénique des « saletés » du foyer.

La dernière révérence

À mesure de développement, de diversification des techniques et d’intégration des colonies au marché, le savoir-faire et l’importance du métier s’estompent. À la fin du XIXe siècle pourtant, ce sont les timbales en fer blanc qui martèlent le paysage et rappellent la tradition des ferblantiers. Fondues dans des boites de conserves, de préférence de lait concentré, elles sont rassemblées en un chaotique service et travaillées pour ne pas trancher leur utilisateur. Le ferblantier y ménageait de petites anses et en permettait l’usage au long terme. Au milieu du XXe, le glas est véritablement sonné : bientôt remplacée par l’afflux des objets du monde, la panoplie des artisans ferblantiers disparait, ne laissant au creux des souvenirs partagés que l’éclat d’un pot en fer claqué sur le bois.

Texte & photos : Corinne DAUNAR – Crédit photos : Fondation Clément, collection L. Hayot

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