Les hauts de l’habitat créole

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Évasée ou à l’assaut du ciel, perméable ou tout à fait isolante, de tuile, de palme ou de tôle, la toiture créole a assuré, au long du temps, la fonction essentielle de protection contre le milieu extérieur, préalable incontournable à l’installation pérenne des populations. Et c’est un impératif sous forme de triptyque qui en dessine les enjeux : résistance aux affres du climat, ventilation au quotidien et dernier cri des techniques et des modes.

Dans les champs ou sur les flancs

Naturellement, le savoir-faire de la charpente englobe, dans la réflexion qui se mène pour un habitat durable et pratique aux Antilles, l’imbrication entre l’ossature et la couverture privilégiée. Dès le début de la colonisation, c’est cette association, qui veut se compliquer avec l’évolution des techniques et des matériaux, qui occupe les artisans et les constructeurs de champs. Pour approcher le secret, le Révérend Père Delawarde livre la lecture d’un art réservé, le seul peut-être, à un ouvrier spécialisé, artisan fondu dans son métier et sa compétence : il érige, sur un écheveau de poutres et de poteaux aux essences opportunément sélectionnées, l’armature de la case ou de l’habitation. La technique reste cependant radicale, et privilégie, au moins dans les premiers souffles de la colonie, la stabilité générale de « carcasses légères » à la régularité d’une structure au cordeau. C’est sur ce modèle générique que les châssis créoles se plantent des besoins du lieu, où l’assise en pied de morne ou balayée par les Alizés, en altitude ou au coeur d’une végétation d’abondance dicte la forme et le décaissement des solives. Il est aussi commun que les toitures soient confiées, au commencement, aux mains habiles des charpentiers de marine. Ce sont de véritables coques de navire retournées qui s’invitent au sommet des bâtis de l’île, notamment dans les églises, premières pierres de ces sociétés nouvelles. Et si l’entretien et la dévotion réduisent la morsure du temps en ces lieux de quiétude, certaines demeures particulières en révèlent de puissants vestiges.

Les mille fonctions du toit

La toiture, depuis l’origine, remplit une myriade de fonctions, que l’ingéniosité des premiers constructeurs a pu parer d’un esthétisme unique et éclectique. La forme donc, doit à la fois favoriser la ventilation naturelle de la demeure et éviter chaleur et accumulation d’humidité. Percée des ouvertures qui conviennent, en chien assis, oeilletons et autres fenêtres à persiennes ou lucarne, la charpente stimule l’air intérieur et anime la respiration de la bâtisse. À la Martinique, c’est la toiture en croupe qui a la préférence des maisons de maître, accueillant sans difficulté des variantes adaptées au site d’installation. En temps de caprice, le toit prévient aussi la violence des cyclones et évite, par des prises au vent volontairement restreintes et une armature savamment scellée, l’emportement d’une bourrasque trop féroce ; elle protège naturellement du soleil. Correctement habillé, le grenier offrira une fraicheur inédite, tampon thermique entre l’intérieur préservé et l’extérieur réchauffé. Précédée par les bardeaux de bois, la tuile, dès le XVIIe siècle, respirante, fournit une formidable couverture, quoique coûteuse et plus fragile. Pour l’habitat plus modeste, reste le chaume, formé des entrelacs de feuilles de latanier, balisier ou palmiste tressées et fixées sur des gaulettes.

Un marqueur de modernité et de confort

Aujourd’hui, la charpente porte la richesse des âges et de son histoire : l’on retrouve encore, savamment dessinée par la rupture de pente de la couverture, l’emblématique galerie créole, marqueur unique de ce profil si caractéristique de l’habitat antillais. Et au coeur du XXe siècle, c’est la tôle qui révolutionne la vie de nombreux foyers : elle remplace en praticité et surtout, en coût, les complexes toits de tuiles en terre cuite. Elle améliore tout autant les revêtements en chaume et autres palmes, qu’il n’est plus nécessaire de restaurer de proche en proche et dont le risque d’embrasement se voit significativement réduit. Démocratisée, elle recouvre une très grande majorité de l’habitat moderne, nouveau marqueur identitaire d’une architecture hybride, gorgée de passé et d’adaptation.

Texte et photos : Corinne DAUNAR

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